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Poilu à Pierre-Châtel en 1914

Bulletin municipal de février 1994
16 octobre 2017, par Raymond Vanbrugghe
 

Les Virignolans seront intéressés par le récit suivant, extrait de : Histoire d’un petit ramoneur savoyard (Éditions le sycomore, 1981) [1].

J’étais destiné au 133e d’infanterie à Belley. En arrivant à la caserne, on fait le triage de tous ceux qui arrivent et moi, avec une dizaine d’autres, on nous a amenés au Fort Pierre-Châtel, qui se trouve à plusieurs kilomètres de Belley. On est montés pendant plus d’une demi-heure ; au fort, il fallait passer sur un pont-levis et à l’intérieur il y avait beaucoup de bâtiments tout en pierre de taille avec un rez-de-chaussée seulement. Au fond, il y avait des casemates, c’est-à-dire un genre de terrasse, couverte d’une épaisseur de terre. Ce fort était complètement sur un rocher. Le Rhône passait au pied et il y avait plusieurs centaines de marches d’escalier creusées dans le roc. Il fallait descendre avec une lumière, car il n’y avait que quelques ouvertures de loin en loin et on arrivait au pied du Rhône. Et cent mètres plus loin, il y avait le joli pont de la Balme qui fut construit à ce moment là, et dans ce fort, il y avait une église qui nous servait de réfectoire.

Le premier jour que je suis entré dans la compagnie, on m’a fait faire une dictée et du calcul pour connaître mon instruction. Et comme je faisais beaucoup de fautes, on m’a envoyé à l’école deux ou trois fois et puis ça a été fini.

Je couchais dans une grande chambre, il y avait une vingtaine de lits, le caporal couchait en arrivant, et moi on m’a mis le lit à côté, ce qui fait qu’il me prit comme tampon. Je lui cirais ses souliers, son ceinturon, les cartouchières, c’était bien pour moi une corvée supplémentaire, mais d’un autre côté, les anciens me foutaient la paix, car les bleus, quand ils sont à la caserne, c’est pas tout rose avec les anciens : il faut leur payer la liche, faire tout le courrier et avec ça ils vous font toute sortes de vacheries. Au bout de quelques mois, un sous-officier, un ancien enfant de troupe, s’est arrangé avec mon caporal pour m’avoir comme tampon. Et j’étais encore plus content. Car c’était un bon type. Il avait une petite chambre, avec juste un lit, une table et un fourneau. Je faisais son lit, je nettoyais sa chambre et il ne rentrait que le soir pour se coucher, ce qui fait que dans la journée, quand j’avais un moment, je passais mon temps dans sa chambre. Je copiais sur son cahier de chansons pour faire le mien et quand je voyais les anciens ils me faisaient tous des courbettes.

Au bout de quelques temps, on m’a envoyé dans l’atelier des sapeurs pour faire le menuisier, mais comme travail on n’en foutait pas lourd. Seulement, j’allais pas souvent à l’exercice, je n’allais qu’aux marches d’entraînement.

On avait comme officier le commandant Falconnet, un ancien officier de Zouaves, le capitaine Cormier, le lieutenant Combe, qui s’occupait de la section mitrailleurs et le sous-lieutenant Cuilerie. On commence à nous faire des théories patriotiques et souvent on nous passe en revue en tenue de guerre ; on commence à comprendre que le cataclysme se prépare. Et les permissions sont supprimées et on nous fait des conférences, on parle de l’assassinat de Jaurès. A ce moment, on connaissait les conséquences et la portée et on ignorait le terrible résultat. Depuis deux jours, on était là, prêts à partir tout équipés, quand arrive l’ordre de partir. Et voilà la 4e compagnie qui est la mienne, on quitte le fort, on prend la descente, et en bas se trouvait un pays et tout le monde savait déjà qu’on devait partir garder la frontière. Les gens du pays s’étaient massés de chaque côté de la route pour nous voir partir, d’un air tout émotionné de sentiments patriotiques. Et nous, on était fiers de partir et on les regardait d’un air décidé, à prendre la revanche contre ces Boches. On était gonflés à bloc de patriotisme.

Arrivés à la gare de Belley, il y avait déjà d’autres compagnies, toujours du 133e, qui attendaient, et les premiers réservistes nous ont rejoints. Ils avaient l’air mélancolique, ils avaient été obligés de laisser leur famille subitement, certains n’étaient pas mariés depuis longtemps, ils étaient tristes.

Voilà que l’on sonne le clairon du rassemblement. On monte dans les wagons à bestiaux, où on avait mis des planches pour s’asseoir, et on prend la direction de l’Est. Dans les gares, les jeunes filles nous jetaient des fleurs et des vieux paysans qui étaient dans leurs champs nous faisaient signe avec leur fourche en direction de la frontière de revanche contre les boches, parce qu’ils avaient bien souffert pendant la guerre de mille huit cent- septante. Et nous on leur faisait voir notre baïonnette.

[1Le titre complet est Histoire passionnante de la vie d’un petit ramoneur savoyard


Article mis à jour le 25 octobre 2017