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À Lassignieu, au siècle des Lumières

Bulletin municipal de juillet 1993
19 octobre 2017, par Raymond Vanbrugghe
 

Le 10 août 1762 a été célébré en notre présence par M. le curé de Belley, dans la chapelle de la maison de campagne de Messieurs Bouillet à Lassignieu, le mariage de Messire Joseph de Longecombe, chevalier, seigneur dudit lieu, avec demoiselle Jeanne Suzanne du Basset de Mouchard, fille de Messire Claude Alexis du Basset de Mouchard, seigneur de la Chapelle et des Osiers, et de Dame Françoise de Jarretat, son épouse, de la ville de Mouchard, diocèse de Lyon, dont l’acte de célébration est écrit tout au long dans le registre de la paroisse de Belley, en foi de quoy nous avons signé.

Levet, curé de Belley,
Losier, curé.

Marquis de Thouy (de Peyzieu)

Cette inscription, relevée sur le registre paroissial de Saint-Blaise, est tout-à-fait inhabituelle, puis qu’elle fait mention d’une union célébrée non par le curé de la paroisse dans l’église paroissiale mais par le curé de Belley dans une chapelle privée à Virignin.

Les Longecombe, une des plus illustres familles nobles du Bugey, possédaient, entre autres, la seigneurie de Thoy, érigée en marquisat en 1695.

Dans un des articles qu’il a consacrés à la noblesse bugiste, H. Castin rapporte qu’un autre Joseph de Longecombe fut le héros d’une histoire de duels successifs rapportée par Brillat-Savarin [1].

L’histoire que nous avons retrouvée dans l’Essai historique et critique sur le duel, par le chevalier J. A. Brillat de Savarin vaut la peine d’être retranscrite. La voici :

Le marquis de Th., fils d’un officier général qui se distingua fort dans les guerres de la succession d’Espagne, était l’ami intime du maréchal de Villeroi. Se trouvant en garnison à Bruges, il eut occasion de voir Mademoiselle W** qui avait trois frères, dont deux étaient militaires.

Le marquis fit sa cour ; il était Français, beau garçon, capitaine de hussards, et bientôt la place se rendit à discrétion. Mademoiselle W** n’en était pas à sa première faute mais celle-ci devint publique, parce qu’une grossesse se déclara et que le marquis, qui avait ses raisons, refusa absolument d’épouser.

Avant que cette affaire fut arrangée, le régiment reçut ordre de partir, et avait à peine fait trois lieues lorsque l’aîné W** parut, courant à franc étrier. Le marquis ne lui donna pas le temps de parler ; ils se retirèrent dans un petit bois à cent pas du grand chemin ; le frère resta sur le carreau et le marquis continua sa route.

À quelques mois de là, il se trouvait à Bayonne et fumait tranquillement à la porte de son auberge, quand il vit le second des frères descendre d’une chaise de poste, et venir droit à lui. « Je sais ce que vous me voulez, lui dit-il, et je vais vous suivre ». Effectivement, ils allèrent sur le bord de l’Adour, et W** perdit la vie dans ce second combat.

Plus de deux ans s’écoulèrent avant que le marquis entendit de nouveau parler de cette affaire ; et comme sa santé était fort dérangée, il demanda, pour aller respirer l’air natal, un congé qui devait être définitif.

La maladie était une affection de poitrine qui suivait sa marche régulière et mortelle et le marquis, déjà prodigieusement changé, était dans son château, à une lieue de Belley, quand on vint l’avertir qu’un étranger demandait à le voir.

Il ordonna qu’on fit entrer, et ne fut pas médiocrement surpris de voir le troisième frère W**, qu’il avait laissé à Bruges à peine âgé de seize ans. « Je connais le but de votre voyage, lui dit-il ; mais ce n’était pas la peine de venir ; avant qu’il soit peu de jours, la nature aura fait, sans aucun danger pour vous, tout ce que vous pouvez désirer de moi. »
« Je ne confie à personne ce que je n’attends que de mon épée, dit le Belge furieux ; venez, monsieur, le temps presse. »

Le marquis se fit donner son épée, fit relever les quartiers de ses pantoufles, et en camisole de nuit suivit son antagoniste dans une forêt à peu de distance du château. Il fut attaqué si vigoureusement qu’il fut obligé de rompre ; une racine se trouva derrière lui ; et comme il était affaibli par la maladie, il tomba. W** le voyant à terre, baissa aussitôt son épée : « Relevez-vous, Monsieur, je suis venu pour vous combattre, et non pour vous assassiner. »

Le marquis s’étant relevé, ne voulait pas continuer à se battre ; mais son adversaire l’y força, soutenant avec imprécations qu’un des deux devait rester sur la place. Le combat recommença donc, et ce fut encore W** qui en fut victime ; il s’enferra presque de lui-même, mourut sur le champ, et fut enterré dans la forêt.

Moins de trois semaines après cet évènement, le marquis succomba à la suite de sa maladie. Et on ajouta que mademoiselle W**, devenue riche héritière par la mort de ses frères, trouva facilement un époux qui, à l’aide de la dot, se montra peu difficile sur les antécédents.

Voilà campés les messieurs de la famille.

Voyons maintenant les hôtes, Messieurs Bouillet, propriétaires à Lassignieu d’une maison de campagne avec chapelle.

Armes de la famille Bouillet

Monsieur Jean de Seyssel nous a fort obligeamment communiqué la copie d’un acte notarié presque contemporain du mariage (il est de 1761), où nous voyons que ces messieurs sont Jean Baptiste Bouillet du Cry, baron d’Arlod, syndic général de la noblesse du Bugey et Valromey, et Louis Bouillet de Noiron, receveur général du Bugey.

H. Castin, qui n’a pas jusqu’ici consacré de rubrique à cette famille, y fait cependant plusieurs allusions, à propos notamment de la charge de subdélégué de l’Intendant de Dijon, mentionnant en particulier que quand une telle charge fut créée à Belley en 1705, le premier titulaire fut un Bouillet, Guillaume, qui avait succédé à son père comme receveur des tailles en l’élection de Belley, puis était devenu auditeur des comptes en la chancellerie de Besançon [2].

Sans doute est-ce le même qui exerça les fonctions de secrétaire du corps de la noblesse de 1702 à 1711.

Un Bouillet du Cry porte le même titre de 1733 à 1736, puis celui de conseiller de la noblesse de 1739 à 1742 (titre porté ensuite par un Bouillet de Noiron de 1742 à 1752).

Enfin un Bouillet du Cry (celui qui nous occupe et qui acquiert en 1759 la baronnie d’Arlod) est syndic de la noblesse de 1745 à 1764 [3].

Toujours en nous référant à l’acte notarié cité précédemment, nous pouvons situer la maison de campagne. Celle-ci communique en effet avec le grand chemin de Belley par une allée que les propriétaires ont fait aligner en rachetant des lopins à deux particuliers, lopins sur lesquels les Chartreux revendiquent la perception de droits féodaux (servis et lods). Une des clauses de l’arrangement est la renonciation des Chartreux à cette prétention. L’acte précise que la renonciation porte sur l’emprise de la nouvelle allée, plus cinq pieds (environ 1,50 mètre) au-delà des fossés de ladite avenue.

Il n’y a à Lassignieu qu’une allée alignée répondant à ces caractéristiques, c’est celle qui joint le parc de Lassignieu à l’actuelle route nationale, face au débouché du chemin des Ècassaz, dit vieille route de Belley.

Ainsi la maison de campagne de la famille Bouillet se trouvait quelque part dans l’actuel parc de Lassignieu, vraisemblablement non loin de l’emplacement du château actuel, construit pour la famille de Seyssel-Cressin au début du XIXe siècle.

Un autre litige réglé par le même acte porte sur une parcelle de pré sous le déversoir de l’étang que les Chartreux possèdent à Lassignieu, parcelle que les frères Bouillet considèrent comme faisant partie de leur fief du Cry et que, mal à propos et abusivement (selon eux), les vénérables Chartreux ont jointe depuis plusieurs années à une autre parcelle de pré dépendant de leur chartreuse.

Ainsi apparaît-il que domaine de Lassignieu et domaine du Cry avaient, en 1761, les mêmes propriétaires.

Cependant, à la veille de la Révolution, les deux domaines avaient été cédés à un sieur Maupetit, négociant à Lyon.

En 1787, Joseph Berjon, qui sera maire en 1793, est jardinier de M. Maupetit.

Le ler mars 1789 a été baptisée Claudine, fille d’Étienne Michaud et d’Angélique Longin, fermiers au Cri. (archives paroissiales)

[1H. Castin - La noblesse bugiste - Le Bugey. 1978, p.644

[2H. Castin - La noblesse bugiste - Le Bugey. 1975, p.998

[3H. Castin - La noblesse bugiste - Le Bugey, 1975, p. 1013 - 1016.


Article mis à jour le 25 octobre 2017