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Virignin et le Rhône

Bulletin municipal de février 1998

20 octobre 2017, par Raymond Vanbrugghe

La navigation fluviale sur le Rhône, et certainement aussi sur l’Ain était très active. À Lyon, il y a deux ports, celui des nautes du Rhône et celui des nautes de la Saône. Une troisième corporation, celle de nautes du Rhône et de la Saône, la plus importante, est très considérée. Ses membres sont à la fois fonctionnaires publics et commerçants :

corporatio nautorum araricorum et rodhanicorum [1]

C’étaient des personnages très influents. L’un deux, Masvinus Marcellinus, résidait à Saint-Blaise, près de Virignin. C’est une inscription qui nous a fait connaître son nom.

Cette citation, concernant la période gallo-romaine, est tirée du premier tome, paru en 1993, de la volumineuse étude d’Alphonse Martelain intitulée Lagnieu et sa région.

On manque de documents sur le trafic fluvial au cours des siècles suivants ; les renseignements réapparaissent avec la mention de voyages de grands personnages. Ainsi sait-on qu’en 1124 l’archevêque de Vienne se rendit à Seyssel par le Rhône.

Il y avait à Seyssel une industrie de construction navale très ancienne et très renommée, au point qu’en 1381 le comte de Savoie fit appel aux Seysselans pour la construction de trois grands navires qui lui furent livrés à Lyon.

Trois corporations intéressées au trafic fluvial existaient à Seyssel, sous le patronage commun de Saint Nicolas : celle des fustiers ou constructeurs, celle des naufetiers ou bateliers et celle des rouliers qui transportaient au port ou y chargeaient le fret engendré par le trafic fluvial.
À la remonte, une part importante du trafic concernait le sel, en provenance des salins du midi, à destination du Bugey, de la Savoie et du Valais. Quand, en 1601, Henri IV annexa la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex, ses négociateurs prirent soin de réserver à la France non seulement le cours du Rhône mais une bande de terrain de trente pas sur la rive gauche pour le tirage du sel (le halage des bateaux de sel).

Les archives municipales de Belley contiennent un curieux arrêt des magistrats, daté du 4 septembre 1628 : à cette date, le Bugey avait interdit toute communication avec la ville de Lyon, qui était alors suspecte de maladie contagieuse (la peste) ; or on avait été averti que le fermier des gabelles du Lyonnais avait fait partir de Lyon, à destination du grenier à sel de Belley, un demi train de sel. Pris entre deux craintes, celle de la contagion et celle de manquer de sel pour les salaisons d’automne, les magistrats décidèrent de ne pas s’opposer au déchargement du sel, étant toutefois précisé que les convoyeurs lyonnais n’assisteraient pas au déchargement.

Ce que les mariniers de Lyon appelaient un train se composait d’une barque d’environ 65 pieds de long (22 mètres), à proue très relevée, conduite par le patron ; à la suite venait la grande penelle, dont les deux extrémités relevées en forme de berceau étaient percées de deux ouvertures pour le passage de deux grands avirons servant à la diriger ; suivaient deux seysselanes puis un ou deux savoyardos (fabriqués en Savoie). Le tout s’étirait sur 200 mètres.

Sisselande ou seysselande sur le Rhône avec en fond le mont Ventoux

Un autre transport officiel dont on trouve trace dans les archives est celui de 2000 quintaux de blé débarqués à Saint-Blaise en 1748 en provenance de la Bourgogne par la Saône et le Rhône, pour la subsistance des troupes alors cantonnées en Bugey. Le quintal de l’époque (100 livres) pesait la moitié de notre quintal actuel ; il s’agissait donc d’une cargaison de 100 tonnes. C’était, en poids, le double de ce que pouvaient charger les bateaux qui longeaient nos rivages (en période de hautes eaux) mais on peut penser que, pour un produit léger comme le blé, la charge était limitée par la contenance cubique du vaisseau.

Pour partie, les bateaux fabriqués à Seyssel n’y remontaient pas mais étaient vendus à Lyon ou à Beaucaire. En 1808, à Seyssel, sur 145 contribuables à la patente, on comptait encore 25 constructeurs de bateaux.

En 1779, les cahiers paroissiaux de Virignin enregistrent la baptême d’une fille de Claude Jassot, maître fustier au Goulet, dont le parrain est Jacques Vital, fustier au port de Saint-Blaise. En 1792 est enregistré le baptême d’une fille de Joseph Cotter, fustier à Virignin (sans autre précision).

En 1823, le conseil municipal s’intéresse à un quidam qui ne fait pas honneur à un nom encore bien de chez nous : il est fustier au port de Furans, a été chargé à ce titre de prendre livraison chez les frères Gorras, à Artemare, de douze arbres en bois sapin destinés à la reconstruction du pont sur le Furans, mais il en a diverti une partie pour la construction d’un grand bateau, après quoi il a changé de domicile ».

On peut ainsi trouver trace, tout le long du Rhône, d’une petite industrie liée à la navigation. En 1805, les curés du Petit Bugey savoyard, répondant à une enquête diocésaine, attribuent avec un bel ensemble l’extrême rareté et le prix exorbitant du bois, dans leur paroisse, à la proximité du Rhône, sur lequel on embarque à destination de Lyon tout le bois disponible.

Le curé de la Balme a, semble-t-il, piètre idée des mariniers : le Rhône, écrit-il, est d’autant plus dangereux pour les bonnes mœurs qu’il n’y a que les jeunes gens pour en soutenir les dangers et les fatigues et on sait ce qu’il en est généralement pour les gens de rivière.

Sur le haut Rhône, cette batellerie traditionnelle restera fort active pour le transport des marchandises jusqu’à l’extrême fin du XIXe siècle. À partir de 1840, les voyageurs lui préfèrent le bateau à vapeur, plus rapide, mais dont la vogue sera de courte durée car il sera très vite concurrencé par le chemin de fer.

À Artemare, lieu d’où partaient les sapins du Valromey par flottage sur le Séran puis sur le Rhône, l’activité de construction de ceux que l’on appelait ici des fusetiers se maintint plus tardivement, mais de plus en plus cantonnée, semble-t-il, aux besoins du lac du Bourget, joignable par le Séran et le Canal de Savières.

Notes

[1Corporation des bateliers de la Saône et du Rhône : cette inscription était visible dans le mur de l’ancien cimetière de Saint-Blaise et elle a été sauvée de l’oubli par son enregistrement au Corpus des inscriptions latines.


Article mis à jour le samedi 21 octobre 2017