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À propos du Cry

Bulletin municipal de juillet 1994
15 octobre 2017, par Raymond Vanbrugghe
 

Le nom du lieu-dit

On trouve dans les archives différentes façons d’écrire le mot : le Cry, le Cri, les Cris, le Cric, le Crix. Nous retiendrons la plus anciennement attestée dans un acte authentique : Le Cry, en 1761.

A. Callet, dans une note intitulée Noms de lieux de Virieu-le-Grand parue dans Le Bugey [1], signale sur cette commune un lieu-dit Les Cris, qu’il fait dériver de crist : crête, versant de montagne.
Adolphe Gros dans son dictionnaire étymologique des noms de lieu de la Savoie, imprimé en 1935 chez Chaduc à Belley, rattache les Crest, Cret, Cray, Cretet, Crétaz de Savoie au bas-latin crestum, apparenté avec le latin crista, crête appliqué à une montagne peu élevée, à un mamelon, à un petit plateau.

À chacun de juger (ce pourrait être le but d’une agréable promenade) s’il y a dans l’environnement du Cry quelque configuration de terrain qui justifie ces propositions.

Les propriétaires successifs

Bouillet du Cry et Bouillet de Noiron

Nous avons vu (bulletin municipal de juillet 1993) que le fief du Cry appartenait en 1761 aux frères Bouillet, membres éminents de la noblesse de robe du Bugey, qui possédaient également à Lassignieu une maison de campagne avec chapelle, située dans l’espace maintenant occupé par le parc de Lassignieu, vraisemblablement à l’emplacement du château actuel construit au début du XIXe siècle par la famille de Seyssel-Cressieu.

François Maupetit

Nous savons également qu’à la veille de la Révolution, ces propriétés appartenaient à un sieur Maupetit, négociant à Lyon, qui les possédait encore en 1801, année où il obtint de la commune la suppression du chemin public qui traversait du nord au sud sa propriété de Lassignieu, à charge à lui de renforcer le chemin longeant la limite orientale de sa terre (l’actuel chemin de Virignin à Lassignieu par le Revoiret). La justification qu’il donnait était que ce chemin faisait double emploi avec celui qu’il se proposait de renforcer et que l’emprise du chemin dont il demandait la suppression serait plus utile si elle était rendue à l’agriculture. À moins qu’il ne faille voir là qu’une fausse raison, cela voudrait dire que l’espace aujourd’hui occupé par le parc était, à l’époque, en culture.

Curial

M. Curial, receveur particulier des finances de l’arrondissement de Sarlat (Dordogne), acquiert le domaine du Cry du sieur François Maupetit le 1er janvier 1812.

Famille Carpin

Ce renseignement concernant la transaction Curial de 1812 figure sur l’acte d’achat par Anthelme Carpin (trisaïeul de M. Sincère Carpin) lequel acquiert le mas du Cry le 30 juin 1821, document dont M. Sincère Carpin a bien voulu me communiquer la teneur. L’acte en question a été signé en l’étude de Maître Parra-Brillat, notaire à Belley.

En 1821, Louis XVIII occupe le trône de France ; le maire de Virignin est Jacques Antoine Bernier, avoué à Belley, propriétaire à Virignin du beau manoir du Content. Jacques Antoine Bernier avait été, sous la Révolution, procureur de la commune de Virignin. Il avait été arrêté comme suspect fin 1793 et incarcéré quelques mois au couvent des Dames Claristes de Bourg [2]. Réintégré dans ses fonctions lors de la réaction thermidorienne qui suivit les excès de la Terreur, il avait consacré alors une page du registre des délibérations du conseil municipal au récit de ses tribulations sous la Terreur. Parmi ses codétenus belleysans, il cite un Parra-Brillat, notaire. Est-ce le même ou son fils qui, 28 ans après ses vicissitudes, dressa l’acte de cession ?

Nous connaissons ainsi la suite des propriétaires de la Grange du Cry depuis 1761 (au moins) à nos jours.

M. Sincère Carpin fait mention d’une tradition familiale selon laquelle sa famille aurait compté des régisseurs des Chartreux. Y a-t-il quelque chose de réel derrière cette tradition ? En sus du revenu de leurs propriétés, souvent affermées, les féodaux civils ou religieux percevaient des redevances assez semblables à nos impôts fonciers, sur des biens qui appartenaient à des particuliers mais qui faisaient partie de ce qu’on appelait alors le « domaine direct » du seigneur. Par le compromis intervenu en 1761 entre les Chartreux de Pierre-Châtel et les frères Pouillet, nous savons qu’à cette date la Grange du Cry était propriété de ces derniers et ne faisait pas partie du domaine direct des Chartreux.

Par contre, dans le même document, il est question de terres de Lassignieu appartenant à des particuliers que les Chartreux revendiquaient comme faisant partie de leur « domaine direct ». Il arrivait que la perception de ces droits sur le domaine direct était confiée par le seigneur à un des habitants principaux du lieu, jouissant de sa confiance.

Y eut-il un arrangement de ce genre entre les Chartreux et les Carpin de Lassignieu ? On peut poser la question, mais non y répondre.

La vie au Cry au XIXe siècle

Sans nul doute, un ancêtre Carpin, paysan aisé, avait-il eu les moyens de s’offrir le Cry. La cession à son frère de biens qu’il possédait à Lassignieu y contribua, mais était-ce une bonne opération ?

Pour peser le pour et le contre, l’ancêtre dut mettre d’un côté l’abandon des commodités liées à l’habitat groupé et les inconvénients d’une demeure isolée, loin de tout, desservie par de mauvais chemins en grande partie privés, dont l’entretien incombait aux seuls riverains.

De l’autre côté, il pouvait mettre un site plaisant (mais cela comptait-il dans les calculs ?), des terres pour une bonne part propices à la vigne, dont on pouvait tirer abondance de vin, paraît-il, apprécié, donc de bon rapport, enfin une demeure de belle allure, certainement confortable pour l’époque.

Le descriptif de la vente mentionne un grand salon. Ce grand salon dut peser d’un certain poids sur la décision. Dans une certaine mesure, ce grand salon, dans cette grande maison qui, jusque-là, n’avait appartenu qu’à des messieurs de la ville, n’était-ce pas le signe d’une ascension sociale ?

Un grand salon est fait pour recevoir et recevoir plus particulièrement des gens de qualité. Or, il y en eut. On se souvient dans la famille qu’y était reçu l’évêque de Belley, parfois entouré de dignitaires ecclésiastiques de moindre envergure. On se souvient aussi de militaires de haut rang - on parle de généraux - qui ne dédaignaient pas de faire le détour. Dans ce même grand salon, la jeunesse dansait les soirs de vendanges. Ce fut encore le cas un dimanche de 1903. On a retenu la date parce que, cette année-là, pour la première fois, on dansa au son d’un phonographe, luxe nouveau et encore peu répandu, qui dut faire sensation.

M. Sincère Carpin qui connaît l’anecdote par la relation que lui en fit un de ses cousins est né au Cry le 7 janvier 1909. Il n’avait que trois ans quand il perdit son père. Il en avait 17 quand disparut sa grand-mère paternelle, en 1926. C’est environ dans ces années-là que le Cry fut déserté.

Autres temps, autres valeurs.

[1Le Bugey n° 10, 1913, p.231

[2Les Claristes de Bourg ont quitté en 1793 leur couvent qui a servi enuite de prison éphémère sous la Terreur.


Article mis à jour le 21 octobre 2017