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La villa gallo-romaine de Flers

12 avril 2010, par Raymond Vanbrugghe
 

En octobre 1972, au quartier du château, des engins de terrassement entrent en action dans les terres qui bordent au sud le château de Flers ; dans une première phase, ils enlèvent sur une vaste surface (là où va être creusé le lac du château) la couche superficielle de terre arable.

On constate alors que le limon mis à jour par ce décapage est localement parsemé de menus vestiges gallo-romains, notamment de fragments de tuiles.
Les recherches organisées par la Direction Régionale des Antiquités avec le concours des associations locales permettent de constater que tout ce secteur a été travaillé en profondeur par les gallo-romains, qui ont mené à bien une importante opération d’assainissement et de fertilisation du sol. Un des éléments principaux du dispositif consiste en fossés destinés à canaliser les eaux qui, dans ce secteur de sources, ont toujours été surabondantes ; le fond de ces fossés contient pas mal de vaisselle cassée, d’où on peut déduire qu’un habitat gallo-romain a du exister dans les parages, présomption renforcée par la découverte, dans la parte sud de l’aire décapée par les engins, de quelques sépultures à incinération.

Cette prévision se trouve confirmée l’été suivant : cette fois, les engins mettent en forme le tracé de la future rue Charles-le-Bon ; sous les terres de surface, on voit apparaître des traînées blanchâtres qui, après intervention des fouilleurs s’avèrent être des restes des semelles de fondation d’une villa. En suivant tant bien que mal le peu qui en subsiste, on peut se faire une idée assez précise du plan de la construction ; l’angle nord-ouest qui se situe hors de l’emprise de la rue et qui, compte tenu de la pente naturelle, se trouve un peu plus profondément enterré, est mieux conservé ; on y trouve notamment quelques éléments encore en place de l’hypocauste (installation de chauffage par le sol).

On appelle villa à l’époque gallo-romaine, un domaine rural et plus spécialement son bâtiment principal, centre d’une exploitation agricole.
Ayant entrepris de mettre en culture des prairies marécageuses, les gallo-romains de Flers s’étaient établis au plus près, pratiquement au niveau où sourdent les eaux qui alimentent le marais ; à ce niveau, l’ennemi, c’est la boue. Aussi ne perdirent-ils aucun matériau dur susceptible de charger une allée ou combler une ornière : tuiles cassées, fragments de meules, scories de forge, ferrailles, gros os de boucherie, pots cassés furent largement utilisés à cet effet. Dans l’angle sud-est du Bâtiment, où la semelle de fondation avait été creusée dans un remblai à forte teneur en déchets domestiques dont les quelques élément bien datables se plaçaient au deuxième quart et au troisième quart du second siècle de notre ère (notamment des monnaies d’Hadrien(117-138) à Marc-Aurèle (161-180). La villa existait donc dés cette époque et les fondations observées dans ce secteur, recoupant un remblai du second siècle, ne peuvent être que postérieures. Il faut présumer que, comme beaucoup de villas de la région, celle de Flers fut ruinée par les invasions des Chauques (170-174) et qu’elle fut reconstruite par la suite ; des monnaies de Gallien (253-268), Postume (258-267) et Crispus (317-326) placent la seconde phase d’occupation dans la seconde moitié du troisième siècle et le premier quart du quatrième. Les insuffisances inévitables d’une rapide fouille de sauvetage sur un chantier de voirie permettront difficilement d’être plus précis.

Dans l’ensemble, on a trouvé plus de matériel facilement datable de la première phase d’occupation que de la seconde mais il faut tenir compte du fait qu’une bonne partie du matériel datable avec une certaine précision est constitué de céramique sigillée, matériel qui a connu une très grande vogue et une très vaste diffusion au second siècle. Par la suite, les difficultés de circulation consécutives aux invasions et aux troubles politiques se traduisent par une moindre proportion de vaisselle importée (généralement bien datable) dans les poubelles.

Deux siècles seulement séparent les objets les plus anciens de la villa de Flers des plus récents trouvés sur le site celtique des prés. Dans cet intervalle, le paysage n’a pas cessé d’être un paysage rural mais les paysans gallo-romains exercent leur activité dans un cadre qui s’est beaucoup transformé : de loin en loin ont été édifiés dans la campagne des fermes en pierre beaucoup plus imposantes, durables et confortables que les huttes traditionnelles ; les toits sont couverts de tuiles à la mode romaine ; le sol des pièces de séjour n’est plus en terre battue mais formé d’une dalle sous laquelle circulent entre des pilettes, les gaz brûlants d’un système de chauffage par le sol qui s’évacuent ensuite par des tubulures en terre cuite logées dans l’épaisseur des murs dont la face intérieure est maintenant revêtue d’enduits peints.

A ce nouveau confort immobilier répond un nouveau confort mobilier dont témoigne la vaisselle retrouvée dans les dépotoirs de la villa : même les récipients les plus vulgaires sont maintenant fabriqués au tour par des artisans spécialisés ; ces derniers sacrifient encore volontiers au goût ancien pour les décors plastiques si prisés à l’époque précédente mais ils le font désormais de façon plus expéditive et plus discrète, par un léger peignage vertical ou horizontal des surfaces ou en ceinturant les vases d’une ligne de coups de poinçon peu appuyés et beaucoup de récipients sont exempts de tout décor, surtout parmi ceux dont l’élégance et la finesse témoignent d’une grande habileté d’exécution. A coté des produits de l’artisanat local, on voit figurer dans les dépotoirs, des tessons de vaisselle importée d’ateliers régionaux spécialisés parfois marqués du nom du fabricant, signe d’alphabétisation. Ainsi nous savons qu’à Flers, on utilisait entre autre, des tèles (bassins à déversoir) fabriquées dans l’atelier d’un certain Brariatus à vol d’oiseau (70 km à vol d’oiseau). Ces tèles de Brariatus n’étaient pas des objets de luxe mais d’épais récipients utilitaires. Il n’en fallait pas beaucoup pour constituer une lourde cargaison ; mariniers et charretiers vivaient de leur transport et pourtant, elles étaient offertes sur des marchés éloignés à des prix qui ne rebutaient pas l’acheteur.

Pour ce qui est de la vaisselle de table, l’article en vogue, au second siècle, était la poterie sigillée qui séduisait par sa belle couverture rouge et brillante. A en juger par le nombre de tessons de cette qualité trouvés dans les dépotoirs de la villa, le prix de cette vaisselle devait être abordable malgré un très long transport puisque la vaisselle sigillée trouvée à Flers provient en grande partie de Lezoux près de Clermond-Ferrand. Les fabricants de sigillée marquaient souvent leur nom sur leurs produits ; c’est ainsi qu’a Flers, on a trouvé des tessons aux marques de Pottacus, Sacerus et Senilis ; tous trois connus pour avoir travaillé à Lezoux au deuxième siècle.

Les villas gallo-romaines étaient désignées par le nom de leur propriétaire et très souvent, les villages qui ont pris leur place ont gardé ce nom, plus ou moins altéré au cours des siècles. Ainsi Lezennes aurait été à l’origine, la villa de Licinius. Le nom de la villa de Flers, lui, s’est effacé de la mémoire des hommes au cours des siècles qui ont suivi sa ruine définitive. Ses restes, retrouvés fortuitement, nous rappellent à quel point, ici, comme ailleurs, la paix romaine et les routes romaines avaient en peu de temps, élargi les horizons, diffusé une notion nouvelle du confort et donné de nouveaux objectifs à l’esprit d’entreprise.

R. Vanbrugghe
Cercle historique et archéologique
d’Hellemmes-Villeneuve d’Ascq

Revue du terroir-N°HS 5-1997.


Article mis à jour le 31 décembre 2015